Traité de bave et d'éternité

Description: 
Devaux Frédérique – Le Cinéma lettriste (1951-1991)
1992, Frédérique Devaux
Editions Paris expérimental, Paris, 1992, 320 p. Chapitre 4
LA CARRIÈRE DU TRAITÉ EN 1951-1952

I) Le Festival de Cannes.
(…) p.55
Isou n'a pas terminé Traité de bave et d'éternité. Pourtant, il a décidé de faire connaître son travail et de la présenter dans l'état où il se trouve, c'est-à-dire comme une « work in progress ». Pour lui, une œuvre inachevée de James Joyce est, de toutes façons, plus importante qu'une réalisation achevée de Tartempion. Il écrira, après le passage de son film : « Je pensais que le festival pouvait recevoir le sourire de l'inédit bouleversement. J'ai toujours cru qu'un manifeste neuf vaut plus qu'une œuvre parfaite parce que le manifeste montre comment on crée des œuvres futures, et les œuvres parfaites finissent avec elles-mêmes » (Combat, 26 avril 1951). D'ailleurs, l'avant-garde, selon Isou, ne finit jamais de créer.

(…) p.57 : agitation dans la salle
Tout se complique dès le chapitre deux. Des remous secouent le public de plus en plus excité et agacé. Est-ce une plaisanterie, un canular ? La salle est maintenant plongée dans l'obscurité complète, il n'y a plus aucune image sur l'écran, – Isou ayant eu seulement le temps de terminer le montage des images de la première partie – ; on entend uniquement les voix dans les hauts-parleurs.
Le scandale éclate. Dans la salle à peine rallumée, une spécialiste du cinéma pour enfants (Sonica Bo) gifle Isou. Bien que vivement soutenu par ses camarades, l'auteur ne peut pas s'expliquer car la colère des spectateurs (parmi lesquels se trouve René Clément) est trop forte. Cocteau n'ose rien dire, bien qu'Isou croit un instant que le créateur d'Orphée va le soutenir. Déconfit, l'artiste accepte provisoirement cet échec et attend le 26 avril pour répondre dans Combat à ce camouflet public 1.

(…) p.57 : avis de Cocteau
Isou prétend, si je ne me trompe, faire un nettoyage par le vide. Encore faut-il que le vide ait une force aspirante assez forte pour nettoyer les lieux (…) Isou traite les gens d'imbéciles parce qu'ils ne voient pas ce qu'il ne montre pas. Il ne pourrait les traiter d'imbéciles que s'ils ne voyaient pas ce qu'il leur montre. (Fût-ce de la pellicule saccagée exprès) 2.

(…) p.58 : le prix
En attendant que les esprits se calment, le Traité reçoit le Prix des Spectateurs d'avant-garde 1951 et un autre Prix en marge du Festival de Cannes attribué par Cocteau, Malaparte et leurs compères jurés.

(…) p.58 : sur l'agitation dans la salle
L'évènement nourrit des plumes acerbes qui relatent tour à tour les faits, en les amplifiant le plus souvent. Selon Nice-Matin qui n'oublie jamais le « pape du lettrisme » : « Jean Cocteau, Malaparte et de nombreuses personnalités étaient présentes (le matin du 20 avril, F.D.) et on s'aperçut tout de suite que cette bande était une vaste plaisanterie et que son auteur s'était vraiment montré un maître du « canular » en faisant déplacer tant de monde et menant un tel scandale depuis quelques jours autour de cette œuvre qui devait, soi-disant révolutionner l'art cinématographique. Après quelques images de Saint-Germain-des-Prés où l'on voit nos lettristes se promener et affirmer qu'ils sont les nouveaux dieux de la littérature et de tous les arts, l'écran reste blanc, la lampe de la caméra s'éteint et ainsi que le dit Isou, la porte s'ouvre, c'est-à-dire que plus aucune image n'est présentée aux spectateurs, tandis que les oreilles sont assourdies par un concert de vociférations, de cris, de discours.
Des incidents marquèrent même la fin de ces 5 200 mètres de pellicule et mademoiselle Sonica Bo administra même, dit-on, une paire de claques à Isidore Isou. Les personnalités littéraires présentes semblaient un peu gênées et seul Malaparte resta impassible, ne paraissant pas très bien savoir ce qu'il fallait faire » 3.

(…) p.64 : Article de Rohmer
Les Cahiers du cinéma qui vont fêter leur premier anniversaire en avril 1952, s'intéressent entre autres dans le n°10 (mars 1952) à la recherche, au cinéma. Dans un dossier intitulé Opinions sur l'avant-garde 4, Maurice Schérer (alias Eric Rohmer, présentateur, en ces années-là, au Ciné-Club du quartier Latin de François Frœschel) consacre un long article à Isou ou les choses telles qu'elles sont. Grâce en soit rendue à celui qui tient la plume. C'est la première fois qu'une critique dépasse le stade de l'éraflure pour s'ouvrir à l'analyse – même avec un petit scalpel.
Dans ce texte « mi-fugue, mi-raison », assez abondamment illustré, il paraît évident que Maurice Schérer-Rohmer connaît assez bien ce et ceux dont il parle pour se permettre quelques objections et réflexions : il conçoit d'emblée le groupe lettriste comme un « mouvement littéraire » ayant « la prétention de se placer (…) à la « gauche » du surréalisme » ; celui-ci mérite donc « considération » malgré son « défaitisme ». En filigrane des écrits et manifestations d'Isou, Rohmer croit percevoir chez l'artiste l'« ambition (…) de se tailler, dans un ultime sursaut, une place, fût-elle modeste, à la dernière page des manuels de littérature ».
En Schérer s'opposent alors le personnage moral – oserons-nous dire « moralisateur » – et l'esthète : l'auteur est à la fois attiré et révulsé par ceux qui, quelques années auparavant, ont fait des conférences « houleuses » à la Salle de Géographie et à celle des Sociétés Savantes 5 ; cette bande, ce gang lettriste lui rappelle un « groupe de choc fasciste » mais séduit tout de même l'esthète, l'amateur d'art s'interrogeant sur les avant-gardes. « Cette idée d'une mort probable de l'Art, quelque pudeur qu'on ait à l'exprimer, est loin pourtant d'être étrangère à nombre de musiciens ou peintres, – qu'il suffit de pousser dans leurs derniers retranchements pour découvrir vite qu'elle sert de substrat aux théories du non-figuratif ou de l'atonalité... » (Paul Klee lui paraît un bon exemple) ; « au point où en est notre poésie, je ne considère pas la lecture – ou l'audition – de ses œuvres (celles d'Isou, F.D.) comme un pensum plus désagréable que celle de maint recueil contemporain », écrit-il après avoir déclaré quelques lignes avant que ce « ne sont pas les quelques poèmes publiés ou récités par les lettristes, qui fournissent (…) un démenti » à l'idée que « pour se permettre de détruire, il faut savoir construire de façon positive ». La « publicité scandaleuse » le gêne d'autant plus que « nul (…) ne contestera que notre lettrisme soit une pure idée de l'esprit issu d'une induction parfaitement arbitraire » 6.
Schérer-Rohmer sait gré à Isou et à son groupe de le « délasser de ce ton anarcho-moralisateur dont se délectèrent nos amis » ; il perçoit d'ailleurs dans le Traité « un total abandon de cet esprit anti-bourgeois et négateur qui fut celui de toute notre littérature de l'entre-deux guerres, de Breton à Artaud voire Drieu la Rochelle ou Montherlant ».
Malgré tout, le journaliste déclare la réflexion du réalisateur « passablement conservatrice ». « L'on sent en filigrane, dans ce film au-delà de la variété provocante du ton, le respectueux désir de solliciter les choses telles qu'elles sont, comme une inquiétude que tout ayant été détruit ou mis en question, il ne restât plus à l'art rien dont il fit sa substance. Qui a résolu d'abattre tout ce qui peut étayer les autres, on conçoit qu'il n'ait plus pressant souci que de découvrir à son tour à quoi il pourra bien s'accrocher. Et voilà notre révolutionnaire, jeté par l'instance même de son dessein, dans une réflexion passablement conservatrice. Peut-être l'auteur a-t-il été trahi par l'étrange instrument qu'il vient imprudemment de choisir pour fignoler l'échafaudage de ses théories ».
Rohmer est, en cette période, le seul qui ait compris que la démarche d'Isou n'a rien à voir avec celle d'un Fischinger, d'un McLaren, d'un Buñuel ou d'un Anger et encore moins avec celle du « cinéma littéraire » dont Cocteau serait un illustrateur.
Le journaliste fait preuve d'une perspicacité qui l'honore, d'autant plus qu'il est le premier à comprendre alors la finalité du travail d'Isou malgré quelques réticences : « Isou (…) fait preuve d'une sensibilité cinématographique certaine et (…) à l'inverse des avant-gardistes de 1930 qui essayaient de faire du film le champ d'application de leurs théories picturales, musicales ou littéraires, les problèmes qu'il prétend résoudre sont d'ordre spécifiquement cinématographique ».
Certes Schérer-Rohmer ne partage pas le « pessimisme radical » d'Isou quand celui-ci énonce la fin de la phase « amplique » et la naissance de la période « ciselante », mais il est d'accord avec l'idée que ce ne sont pas les découvertes techniques (technique de la mise-en-scène, précise-t-il) qui seront d'un grand secours pour faire évoluer le cinéma ; il confesse qu'« il n'est pas un seul geste possible de l'être humain, une seule expression de visage que nous ne puissions découvrir dans les archives de notre art photographié à multiples exemplaires ». De surcroît, ce n'est pas « dans l'art (…) de photographier que quelque innovation, comme le dit fort justement Isou, pourrai être apportée ».
Finalement, l'esthéticien a été séduit par le fait qu'Isou, selon lui, oppose « à l'emphase de son texte des images indifférentes », bien choisies, « plans maladroits » d'où jaillit « le sentiment d'une présence, présence des acteurs, qu'on ne daigne à aucun moment nous montrer, ni évoquer, présence d'une pensée derrière ce visage de l'auteur, complaisamment étalé sans doute, mais sous ses apparences les plus modestement inexpressives ».
La conclusion tombe d'elle-même sous forme de confession : « Enfin, je crois de mon devoir de dire que ce premier chapitre où l'on nous montre Isou déambulant sur le boulevard Saint-Germain m'a mille fois plus « accroché » que le meilleur des films non commerciaux qu'il m'ait jamais été donné de voir ».
Ce texte résume tout haut ce que d'autres pensent tout bas : c'est bien la personnalité d'Isou qui dérange, les manières provocatrices des jeunes « externes » autour de lui qui déplaisent, malgré l'originalité non négligeable de leur travaux et de leurs idées. Ce critique, passant par-dessus sa mauvaise humeur, a tenté le premier de replacer la démarche isoutienne par rapport aux recherches issues d'autres avant-gardes ou de courants de recherche contemporains.
***
A part un compte-rendu paru dans le n°4 de la revue Cinéma 52 7, le texte de Rohmer met un point final à la polémique qui entoure le Traité depuis un an.
En France, le rideau tombe, et pour bien longtemps, sur cette œuvre 8. 1 - Rectification à propos d'un film par Jean-Isidore Isou dans Combat du 26 avril 1951. Isou y surmonte mal sa déception en expliquant clairement ses apports dans l'art du film. 2 - Sous le titre Affaire isou (avril 1951, en marge du festival de Cannes). Cette lettre est reproduite dans Entretiens sur le cinématographe, Jean Cocteau, Ed. Belfond, 1973, pp. 89-90. 3 - Nice-Matin, samedi 21 avril 1951. 4 - Cahiers du cinéma, n°10, mars 1952. 5 - Rohmer fait allusion à un ensemble de manifestations lettristes à partir de 1946, où ce groupe tentait de faire connaître, avec force et conviction, ses idées et plus particulièrement sa poésie. Les auteurs ne lésinaient pas sur les scandales de toutes sortes : entre autres, Michel Leiris fit les frais de telles interventions, à la salle du Vieux Colombier en 1946. 6 - Toutes les citations sont contenues dans les pages 27 à 32 des Cahiers du cinéma, op. cit. 7 - Cinéma 52 n°4, avril 1952. Un dénommé Dr. Philm y rapporte simplement les intentions esthétiques d'Isou. 8 - Alors qu'aux États-Unis une copie circule depuis de nombreuses années, dans l'hexagone, il va falloir attendre le seuil des années 80 pour que l'œuvre ressorte régulièrement sur les écrans et qu'on écrive quelques lignes sur elle.
Dès 1952, Frank Stauffacher présente le Traité au San Francisco Museum of Art dans ses programmations annuelles de cinéma expérimental « Art in Cinema ».
Stan Brakhage, qui se souvient de cette présentation, parle du Traité comme « l'un des films les plus puissants que j'ai jamais vu. (…) Isou renverse les images, les rayent arbitrairement et fait tout ce qu'il peut imaginer pour détruire l'image filmique ». Parlant d'une autre film (The End de Christopher MacLaine) et du Traité d'Isou, Brakhage écrit que les deux œuvres sont « comme les deux piliers d'un même portail à travers lequel tout artiste-cinéaste doit passer un jour ou l'autre. » (Film at Wit's End, Edimbourg, Polygon, 1989, p. 115). Merci à Christian Lebrat pour m'avoir fourni ces indications.
1951, Festival de Cannes : Isou et les lettristes - Marc'O, Gil Wolman, Jean-Louis Brau, Maurice Lemaitre et François Dufrêne débarquent sur la Croisette avec la ferme intention d'y faire projeter le premier film lettriste Traité de bave et d'éternité, réalisé par Isou.
Avec ce film Isou invente deux concepts ; « le montage discrépant » qui a pour principe de traiter séparément le son et l'image de sorte qu'il n'y ait plus de relation signifiante, et « la ciselure » qui consiste à intervenir sur l'image en grattant ou peignant directement sur la pellicule.
La colonne sonore comporte des improvisations de chœurs lettristes, le récit d'une histoire d'amour et d'un manifeste pour un nouveau cinéma. La colonne visuelle se compose d'images d'Isou errant sur le boulevard Saint-Germain, des fragments de films militaires, d'un meeting sportif du P.C., des écrans noirs et blancs.
Après plusieurs tentatives musclées, le Traité est finalement projeté en marge du festival et gratuitement au cinéma Le Vox le 20 avril.
Dans la salle, Guy Debord encore lycéen, assiste à la projection qui sera interrompue avant la fin en raison de l'indignation des spectateurs. Le film n'est pas encore achevé à ce moment, seule les images de la première partie sont montées et la suite n'est que sonore. Immédiatement séduit par le caractère subversif du film et de la projection, il s'en va trouver les lettristes. L'entente est immédiate et il décide de les rejoindre à Paris.
Avant de partir de Cannes il décroche tout de même son baccalauréat.
Concepteur: 
Isidore Isou
Executant: 
Isidore Isou
Temoin: 
MarcʼO
Gil J. Wolman
François Dufrêne
Jean-Louis Brau
Maurice Lemaître
Guy Debord
Sources bibliographiques: 
DEVAUX Frédérique, Chapitre 4. La carrière du traité en 1951-1952, pp.55-67.
DEVAUX Frédérique, Chapitre 7. L'année 1952, p.127-135.
in DEVAUX Frédérique, Le cinéma lettriste (1951-1991), Paris, Editions Paris Expérimental, 1992, 320p.

DEBORD Guy, DEBORD Alice, RANÇON Jean-Louis, pp. 42-43.
in DEBORD Guy, DEBORD Alice, KAUFMANN Vincent, RANÇON Jean-Louis, Guy Debord, Œuvres, Paris, Editions Gallimard, 2006, 1904 p.
Organisateur: 
Isidore Isou
Contexte théorique: 
Extrait de la retranscription d'un entretien entre Jean Daive et Marc Guillaumin, dit Marc'O, diffusé sur France culture (Nuits magnétiques), dans le cadre de la série d'émissions produites par Jean Daive : « l'Internationale Situationiste », en mai 1996, publié dans Debord Guy, éd. Centre international de poésie Marseille, mars 2006, 39 pages.

J.D. : Alors, comment a-t-il réagi à la projection du film de Isidore Isou : Traité de bave et d'éternité ?
M. : Eh bien, il a été, il a été... Je veux dire. Que vous dire ? Il a adhéré tout de suite. Il y avait très peu de gens qui adhéraient à l'époque, mais lui, il a adhéré immédiatement. Il était, il était là. C'est-à-dire il a rejoint le mouvement lettriste en quelque sorte. Comme ça : adhéré au mouvement qu'il y avait à l'époque. Enfin, c'était le mouvement... Moi je n'ai jamais appartenu au mouvement lettriste, sauf que j'étais avec eux. Enfin, dans le sens où je n'ai pas tellement fait : j'étais préoccupé par autre chose. Mais aux idées. C'était un certain type d'idées qui étaient là, qui réunissaient un certain nombre de gens, qui sont dans la revue [il s'agit de la revue Ion, NDLR]. Et donc il a adhéré aux idées de ce groupe. Comment vous dire ? Ce n'est même pas aux idées, puisque ces idées étaient à faire, mais au projet que ce groupe avait. À cette vision de la société que ce groupe...

JD. : Et ce projet, d'un mot, comment est-ce qu'il le résumait ?
M. : Ah! Mais il ne le résumait pas comme ça. Il voulait faire ça. Vous savez, quand vous avez - il avait dix-huit ans, quoi, dix-neuf ans - quand vous avez dix-huit ans ou dix-neuf ans, vous pensez, c'est un choix de vie, hein. Son père était notaire je crois. Donc on tenait beaucoup à ce qu'il fasse une carrière et lui, bon, il avait déjà bien décidé, probablement déjà depuis longtemps - depuis l'âge peut-être de quatorze-quinze ans - qu'il entrerait en littérature, politique. Enfin dans ce type de monde, quoi. Il n'allait pas s'insérer dans une carrière telle que, à l'époque...

JD. : Comment est-ce que vous avez lu ce texte : Hurlements en faveur de Sade ?
M.: Vous voulez dire si... si ça m'a plu ? Oui... je trouvais ça très très bien. J'ai dit oui oui, ça, très bien : on va le publier. On va être... Je l'ai vu écrire je veux dire : il était là. On se voyait tous les jours, ensuite il nous a rejoints à Paris, et bon, eh bien... On parlait, on parlait et on parlait. Moi j'ai écrit le dernier texte, là. J'ai oublié comment il s'appelle - vous savez, vous me parlez de choses qui ont presque quarante-cinq ans - qui s'appelle Première manifestation d'un Cinéma Nucléaire. Et lui il écrivait ça. Et on communiquait nos projets réciproques, comme ça. Il était... Je vous dis : il était encore, il est arrivé... C'est-à-dire : l'année d'après, il est arrivé à Paris. Et donc là... Là aussi, d'ailleurs, j'ai retrouvé une lettre - c'est très très marrant comme ça, maintenant - où il me demande, comme ça... Il était venu me voir, et puis il avait vu Isou, et puis... Pour une chambre. Il avait trouvé une chambre.

JD. : Et vous l'avez cette lettre sous la main ?
M. : Attendez, je ne sais pas... Voilà. Mais j'ai d'autres documents. (Il ouvre la lettre.) C'est le 23 septembre. Il a passé son bac, donc. (Il lit.) « J'ai trouvé ta lettre, tardivement, en rentrant hier d'un bref voyage dans Paris et ses proches environs, pour des raisons toutes de bave. » Évidemment, il fait référence au Traité de bave et d'étemité. « Je n'ai vraiment pas pu te voir vendredi matin à ton hôtel, mais j'ai rencontré Isou. Je vois quelle est la situation. Si tu arrivais, je t'aiderai pour sortir le film, c'est d'ailleurs un travail qui ne me déplaît pas. Il faudra bien que ces pauvres cons acceptent et sans nous faire attendre. On a vu des directeurs de salle se faire buter pour moins. » (Rires.) « Dans cette ville abandonnée de Dieu et en général de tout créateur, j'ai fait ce que tu m'as demandé avant de partir... » Il parle de Cannes là (en riant) : « Avec cinq camarades, j'ai fort gêné la projection du film du jeune [inaudible] ... » Je ne sais pas, bon : c'était un jeune, qui faisait des films là-bas, et qu'ils ne pouvaient pas voir, à Cannes. « Heureuse conséquence : pour la première fois de sa carrière encore brève, l'idiot n'a pas obtenu son prix habituel dans un festival de la connerie noire. D'autre part, j'ai jeté les bases du ciné-club que tu voulais; et déjà son premier directeur à la porte. » (Rires.) Ça j'aime beaucoup: il n'a même pas commencé. Donc après on voit bien, comme on dit... Ça c'est des choses que...

JD. : Il a déjà tout compris.
M.: Eh bien oui. Donc, vous voyez, c'est comme ça qu'il est arrivé. Il est arrivé à Paris. - Non, ce qui est assez marrant, c'est qu'il avait parlé à Isou et qu'il demande... Et donc c'est une chose très... - j'aime bien les choses comme ça. (Il continue la lecture.) « Isou m'a parlé d'une possible chambre à 9000 francs » c'était 90 francs donc, à l'époque. « Isou m'a parlé d'une possible chambre à 9000 francs. Si une telle chambre existe, veux-tu lui demander de me la retenir pour le mois d'octobre ? » Et donc voilà, c'est là où il arrivait. « Excuse-moi de t'importuner de ces nécessités très peu éternelles, et d'en souligner le caractère d'urgence. Je veux te lire, en attendant, absolument » écrit en gros. « Je te salue. Il faut... » Et là c'est très très drôle : « Il faut révolutionner les formules de politesse. » (Rires.) « Amitiés à Poucette et bien sûr à Isou. » (Rires.)

JD. : Ça c'est quelle année?
M. : Ah ça, c'est 50. Les années 50, les années 50.

JD. : Il y a surtout dans la vie, et aussi dans la lettre que vous venez de lire, beaucoup de violence - juvénile - mais violence quand même.
M. : C'est pour ça. Je vous disais ça pour voir déjà que cette violence, qu'il a toujours manifestée...

JD. : Et par exemple sous quelle forme ?
M.: Oh ! C'était une violence verbale la plupart du temps. Sauf que lui est passé...

JD. : Il y a quand même le verbe « buter » là...
M.: Oui, mais « buter », je veux dire: « buter », c'était dans le sens surréaliste du terme. Il aimait beaucoup les surréalistes. Beaucoup beaucoup. Le lettrisme est arrivé après. Mais il avait... C'était quelqu'un qui était formé, enfin comme ça, par les lectures des surréalistes. Enfin c'était une littérature... Rimbaud, Lautréamont, enfin toute la filière comme ça, qui allait jusqu'à lui, ça oui. C'est qu'il savait écrire, très très très bien. Qu'il avait une plume féroce, que l'on craignait. Qu'il n'aimait rien de plus que les lettres... Il était en admiration pour les lettres d'engueulades qu'envoyait Breton : ça lui plaisait énormément. Avec des positions excessivement radicales, tranchées, qu'il défendait. Et lui d'ailleurs, il était assez solitaire. Et je vous disais, il a toujours dégagé le terrain autour de lui. (Rires.) Il était quand même... un peu comme Breton : il faisait le vide. Les exclusions, ça y allait avec lui. Bon, je n'ai rien... Je trouve ça très bien.
Greil Marcus – Lipstick Traces – Une histoire secrète du vingtième siècle
traduit de l'anglais par Guillaume Godard
1989, Marcus Greil
Editions Allia, Paris, 1998


p. 398 – L'ATTAQUE CONTRE CHARLIE CHAPLIN
(…)
Les contraintes du minimum et du maximum conduisirent naturellement Isou et son groupe des autels de leurs austères réunions parisiennes à la débauche de Babylone – le festival de Cannes 1951 où ils perturbèrent une manifestation après l'autre dans une croisade pour que le film d'Isou soit montré.
À la première tentative, Isou ne se montra pas. L'acte de création faisait de lui un dieu ; Isou, disait-on, avait fait son film en six jours, aussi le septième jour, celui où les lettristes entendaient présenter l'œuvre, se reposait-il. Isou avait décidé de dédier son œuvre aux maîtres du cinéma classique (D.W. Griffith, Erich Von Stroheim, Abel Gance, etc.), se plaçant ainsi sur le même pied.
Bientôt, les lettristes firent assez de grabuge pour obtenir une projection – projection limitée, en dernière minute, à la seule audition de la bande-son. Le critique de Combat était consterné, bien qu'il admît qu'« entre Ève et Isidore, il y a encore une place pour du vrai cinéma » (All about Eve de Joseph L. Mankiewicz devait remporter le prix spécial du Jury de Cannes). Le critique Maurice Schérer (qui plus tard se fera connaître comme réalisateur sous le nom d’Éric Rohmer) rallia la cause en défendant plutôt élogieusement le film dans Les Cahiers du cinéma, ce qui fit blêmir jusqu'au jeune Jean-Luc Godard. Grâce à l'entremise de Cocteau, le festival décerna à Isou le « Prix de l'avant-garde » – créé pour l'occasion.
Effectuations: 
Lieux: 
Date de début: 
20 04 1951
2 heures
Topologie: 
Contexte: 
en marge du IVème Festival International du film de Cannes
Organisateur: 
Adresse: 
Cannes
Objets: 
Documents: 

Le Festival était hier en récréation

Type: 
Presse
Technique description référence: 
Le Patriote Cannes, 11 avril 1951, p. 3.
ADAM__
Fichier pdf: 
Il n'y a pas que les projections...<br />Le film Traité de bave et d'éternité d'une longueur de 5200 m, tourné par Jean Izidore Isou, sera présenté la semaine prochaine hors programme.
Résumé retranscription: 
Il n'y a pas que les projections...
Le film Traité de bave et d'éternité d'une longueur de 5200 m, tourné par Jean Izidore Isou, sera présenté la semaine prochaine hors programme.

Aujourd'hui dernière journée du Festival

Type: 
Presse
Technique description référence: 
Le Patriote Cannes, 20 avril 1951, p. 3.
ADAM__
Fichier pdf: 
La journée d'aujourd'hui<br />Clôture du Festival.<br />Au programme en plus des projections dans la grande salle du Palais, dont on trouvera plus loin l'énoncé, ce matin à 9h30 dans la salle du cinéma Vox, rue d'Antibes, projection du film Traité de bave et d'éternité.
Résumé retranscription: 
La journée d'aujourd'hui
Clôture du Festival.
Au programme en plus des projections dans la grande salle du Palais, dont on trouvera plus loin l'énoncé, ce matin à 9h30 dans la salle du cinéma Vox, rue d'Antibes, projection du film Traité de bave et d'éternité.

Le Patriote Côte d'Azur, Juin 1993.

Type: 
Presse
Technique description référence: 
Le Patriote Côte d'Azur, Juin 1993.
PARISE
Fichier pdf: 
Isidore Isou, qui fréquentait la toute nouvelle Cinémathèque Française, adorait le cinéma et avait envie de faire un film. Il emprunta une caméra et réalisa son grand rêve qui était, au niveau des vues cinématographiques, de rendre celles-ci caduques en tant que reproduction du réel, c'est à dire de faire de celles-ci des supports à des manifestations diverses, et donc montrer que ce qui est important, comme dans la poésie, ce ne sont plus les ensembles - le poème, le mot- mais l'émiettement des particules.<br />De la même façon qu'on avait fait un sort à la lettre en poésie, au cinéma, on ne s'intéressait plus à l'ensemble, le plan, par exemple, mais à sa destructuration, à son émiettement. De façon plus générale, il faut se reporter à la théorie d'Isidore Isou, à savoir que pour lui, tout art passe par deux périodes : une première dites "amplique" de construction, donc d'amplification, et la seconde dite "ciselante", de repliement et de parcellisation, de recherche des pratiques fondamentales d'un art : la lettre dans le cas de la poésie, dans le cas du cinéma et de la photo, le grattage du support, donc des particules physico-chimiques.<br />Propos de Frédérique Devaux recueillis par Eric Paul dans <em>Le Patriote - Côte d'Azur</em>, Nice, Juin 1993
Résumé retranscription: 
Isidore Isou, qui fréquentait la toute nouvelle Cinémathèque Française, adorait le cinéma et avait envie de faire un film. Il emprunta une caméra et réalisa son grand rêve qui était, au niveau des vues cinématographiques, de rendre celles-ci caduques en tant que reproduction du réel, c'est à dire de faire de celles-ci des supports à des manifestations diverses, et donc montrer que ce qui est important, comme dans la poésie, ce ne sont plus les ensembles - le poème, le mot- mais l'émiettement des particules.
De la même façon qu'on avait fait un sort à la lettre en poésie, au cinéma, on ne s'intéressait plus à l'ensemble, le plan, par exemple, mais à sa destructuration, à son émiettement. De façon plus générale, il faut se reporter à la théorie d'Isidore Isou, à savoir que pour lui, tout art passe par deux périodes : une première dites "amplique" de construction, donc d'amplification, et la seconde dite "ciselante", de repliement et de parcellisation, de recherche des pratiques fondamentales d'un art : la lettre dans le cas de la poésie, dans le cas du cinéma et de la photo, le grattage du support, donc des particules physico-chimiques.
Propos de Frédérique Devaux recueillis par Eric Paul dans Le Patriote - Côte d'Azur, Nice, Juin 1993