Ménage galant

Série: 
Cycle de la mariée
Description: 
Ambiance.
Soir du vernissage. Il fait nuit dehors. Rues étroites de la vieille ville, Vallauris, sur les hauteurs, éclairées par des lampes jaunes. La pisse, les chiens qui longent les caniveaux. Chaud froid de Mars. Des voix sortent des maisons. En haut de la rue, je suis allée, haut, loin, dans ma robe de mariée usée, utilisée cent fois. Serait-ce la dernière fois que je serai en mariée dans une performance, il le faudrait. Je tiens discrètement une casserole en aluminium dont la queue trouée est attachée d’une ficelle. Je peux apercevoir, les lumières et les ombres, dans les silhouettes petites, qui s’agitent devant l’entrée de la galerie. Entre beuverie, civilité et condoléance, que la fête de l’art commence ! Je suis seule là-haut et je vais faire bientôt mon bazar. Ameuter les autres, ceux qui dorment, ceux qui ferment les fenêtres pour ne pas profiter du monde de l’art.

Préparation
Je me serais habillée, chez un potier, dans son atelier, dans une rue attenante à la Galerie 49, juste avant l’action. Poussières et terre d’argile blanche au sol, partout. Poudre. Je choisirai, un grand pot tourné, rond, un biscuit blanc, dont l’ouverture laissera à peine passer ma main qui pourra rester prisonnière à l’intérieur. Le pot attend dans l’espace de l’exposition. J’ai aussi acheté dans l’après-midi, une meringue, blanche dans une boulangerie. Farine. Chercher la matière blanche. Nourriture. Sucre. Sel. Riz. La panoplie de l’aliment blanc est ressortie. J’ai trouvé un tissu blanc, un torchon. Voilà, les objets sont dans la galerie. Ils attendent mon arrivée « officielle ». Je suis seule avec ma casserole, dans la nuit.
Humidité et fraicheur du soir. Le calme intérieur, avant la ruée vers l’art. Respire ma belle, regarde ce soir. En vie. Toujours plus en vie. L’art qui sublime le réel ? Yes, dear ! That’s it.

Alors… quoi ? (intention ?)
Je vais encore jouer de la « femme », répondre à l’appel du 8 Mars, une fois encore, faire grincer les liens du mariage, du ménage, réduire les schémas, faire apparaître le féminin, le cliché, les grands maux sans remède, promener ma virginité débridée, « The Bride », lancer le pamphlet, m’acharner tout en poésie, tout en subtilité, tout en décalage, sur le rôle de la douce matrone au foyer et balancer les ingrédients hors de la cuisine, avec mes recettes, mes redites, mes inventions, mes trouvailles du jour. Je vais me jeter dans cette fosse aux lions, dégringoler et fendre ces masses compactes, séparer ces groupes de buveurs, de causeurs, qui se grisent, qui se mirent et se pavanent. Qui se marrent, et qui se marreront plus encore à mon passage. L’illusion d’une note cultivée, culturelle, d’un soupçon de présence, de pensée raffinée, d’un semblant d’intelligence. Mon sucre édulcoré distillé dans la foule, mes grains de poussières égrainés à mon passage, changeront-ils vraiment quelque chose au rouage de ce chaleureux vernissage ?
Vision d’un corps blanc qui creuse dans l’ombre, dans le chaos des mots, dans le brouhaha, qui propose une plage, ici et là, un arrêt sur image, une échappé. Ailleurs, quelques minutes détournées du courant, une suspension dans l’espace. Un bruit de plus à la cacophonie ambiante. Mon dérisoire et intense corps à corps d’un soir. Je me fraie un chemin, je fais mon trou, ma place. Vers l’importance des choses minuscules, éparses, perdues, lâchées. Le temps s’échappe et j’ouvre les sabliers du quotidien. Trouble fête, vent d’une défaite. L’interférence, attendue, programmée est accueillie. On en redemande. À la foire de l’art. Just do it yourself : DIY !

Action
Je me suis lancée en courant, dans la rue creusée d’une rigole au centre. Je tiens la sphère de porcelaine blanche, entre mes deux mains. Pente glissante. La casserole attachée à une ficelle à ma taille, je zigzague et je dévale. Je contrôle cet objet distant qui cherche à retourner au milieu, vers le caniveau. Gravitation et translation. Tirer vers les extrêmes. Je décris des boucles, je reviens sur mes pas, je tourne, j’entraîne cet alien fou et criard après moi. Un chiard, un gniard, qui braille dans la nuit, qui s’accroche à moi malgré tout. Ça ricoche en écho. Rire intérieur de mon vacarme, mon cri dans la nuit. Je dégringole, indiscrète en pente douce. Tintamarre de quai de gare. Fer et métal raclé sur le trottoir. La machine infernale aux trousses avec mes jupons de dentelles blanches. Une chienne, une chatte à qui on a accroché une casserole. Ah, Ah, Ah. Les blagues de l’art. Béton, ciment et goudron : l’alliage du fer et de la pierre pour des noces galantes. Et je jouis de ce désordre ! Dépasser la limite. Bornée bienséance ! Mal élevée. Les manières, il y en aura pourtant, là- bas, dedans, pour la galerie.
À mi chemin la cameraman m’a rejointe. En bas, ils se sont un peu tus, un peu tournés vers moi. Ils regardent, ils ricanent. Dehors devant la galerie. Certains sortent. Déjà trop tard. Je fais vite. Je ne traîne pas. On attrape le geste ou pas ! Tant pis pour la photo et la vidéo. Avoir l’œil et le réflexe. Ça s’apprend de voir. Qui ça regarde tout ça alors ? Toi, moi, nous : une même histoire ! C’est fini, je franchis le seuil. La casserole à ma suite. En douceur, j’organise les raclements, les crissements et je me glisse en beauté vers la cristallinité, le son des sphères. J’avance, je danse à pas lents, je me magnifie, je me présentifie, je m’incorpore à la donnée humaine. Je traverse la salle en femme. J’épouse les contours des autres. Filon de la ficelle. Et je me pose. Casserole détachée avec grâce. Fini le fracas. Y a une cuillère quelque part qui tourne dans la casserole et sonne l’entrée en matière.

L’ordre de la mémoire a été perdu… Ce serait la poudre aux yeux pour commencer. Plein la vue de mes petits sacs de toile écru : nuage délicat de farine, de sucre, de sel et de riz qui retombent sur le carrelage. Et puis entre deux socles blancs, avoir les mains au pot : jeu de masse ronde qui accouche du toucher. Ricocher des doigts. Le ballon au ventre vide résonne. Lancer d’astre lunaire. Regarder autrement un objet : le jeu des arts… L’ingrédient et le pot. Le feu c’est moi. Il vous en cuira, mes bonnes gens. J’activerai l’alchimie de vos yeux, la connexion dans tous les sens. Il y a quelque part, dans un autre plan, caché, le gâteau blanc qui m’attend. Readymade à croquer, à savourer. L’œuvre finie, cuite, achevée par d’autres que moi, sera mangée, passée par la bouche. Oralité : une fois l’accomplissement par l’artiste, il faut repasser par le tamis des mots, par la mise en bouche, par le texte critique. Dévoration de l’œuvre, l’épuiser, la faire disparaître, apparaître dans l’expérience langagière.
Et la performance, jouera encore plus de cette renaissance des mots, du sens. Que la meringue est bruyante et craquante ! Roc qui fond sous le palais ! Quelques courbettes blanches, quelques évanescentes pincées de cynisme délicat et je quitte les intérieurs.
Echappée des murs blancs et des cadres d’exposition. On croit à la fin. Des groupes se reforment. Mais il y a encore un torchon blanc à attraper quelque part, côté jardin. Je sors. Je suis dehors à nouveau. Passée par cette porte vitrée aux gentils carreaux carrés. Ils sont enfermés dans leur globe. L’air de la nuit à nouveau. Frais. Agréable sans fumée, sans sueur.
Les vitres sont sales. Voit mal de l’autre côté. Approcher le visage prés de la vitre. Souffler : buée. Perle qui s’évapore. Tout le monde connaît ça. Vapeur. Lunette. Gros plan d’un carré de fenêtre. Bois blanc. Voir encore. Vous voir maintenant. Vous observer. M’apercevez-vous ? Partie et encore là. De l’autre côté. L’écran. Le petit verre des grands célibataires. Tous ces cadres transparents, évidents. Vos portraits. Voyez-vous bien encore ? Cette mariée qui frotte maintenant les carreaux. Elle nettoie la place. Elle est au service de l’art. Servante. Il faut bien quelqu’un pour nettoyer les dégâts. Pour balayer. Après. Ce sera elle encore qui fera ça.
Elle s’est écartée des portes. Elle est de dos. Son torchon pend d’une main. Elle entend un très vague crépitement de mains qui claquent. Elle s’enfonce dans le jardin, dans le noir.
Puis il faudra revenir comme toujours de l’autre monde.
Vers la lumière, les voix, les corps, la vie.
Elisabeth Morcellet | photographie de la performance "Ménage galant", 2002 | © Elisabeth Morcellet - ADAGP, Paris 2012 | photographie : © DR | courtesy de l'artiste
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Elisabeth Morcellet | photographie de la performance "Ménage galant", 2002 | © Elisabeth Morcellet - ADAGP, Paris 2012 | photographie : © DR | courtesy de l'artiste
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Elisabeth Morcellet | photographie de la performance "Ménage galant", 2002 | © Elisabeth Morcellet - ADAGP, Paris 2012 | photographie : © DR | courtesy de l'artiste
Elisabeth Morcellet | photographie de la performance "Ménage galant", 2002 | © Elisabeth Morcellet - ADAGP, Paris 2012 | photographie : © DR | courtesy de l'artiste
Concepteur: 
Elisabeth Morcellet
Executant: 
Elisabeth Morcellet
Effectuations: 
Objets: 
Documents: 

COURRIER (26.02.02) présentation projet de Richard Belfer : 2 pages avec paragraphes :<br /> « Un salon pour le 8 Mars… », « ....et un guide pour que l’homme progresse toute l’année », « Le guide » , « Le Salon » « Les exposants »

Type: 
Imprimé
Technique description référence: 
COURRIER (26.02.02) présentation projet de Richard Belfer : 2 pages avec paragraphes :<br /> « Un salon pour le 8 Mars… », « ....et un guide pour que l’homme progresse toute l’année », « Le guide » , « Le Salon » « Les exposants »
MORCEL