L'enfant

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INTRODUCTION
Une fois de plus, il appartient à l'artiste de clore...
... Ce qui m'autorise à parler de l'enfant ?

J'ai voulu ici ce soir être dans le nécessaire retour à Freud.
Je vous renvoie à la « tripière de génie » (Lacan).
Il serait vain d'appliquer la psychanalyse à l'art, mais montrer la parenté, la distinction là où apparemment il y a rupture, vide... Établir des liens entre le conscient et l'inconscient, le pathologique et le non pathologique (pour ne pas dire le normal), l'individu - l'espèce, l'enfant - l'adulte, enfin entre les différentes productions culturelles et la représentation, et l'affect, base de notre interrogation artistique.
Il n'y a pas d'application d'une méthode étrangère à la sphère artistique car la méthode est une. Il s'agit seulement de la répétition du même, du même noyau. C'est ce qui dans l'esprit de Freud a permis de poser la psychanalyse comme science d'investigation sans la réduire à l'aspect purement clinique auquel elle paraît se cantonner. Freud compare la fascination qu'exerce une œuvre d'art à une répétition que tout enfant aurait à partir du père. À une période de fascination où l'œuvre d'art (médiatrice, compromis) sert de modèle succède à l'instant du « meurtre », du rejet.
« L'interprète psychanalyste travaille au service d'Eros à résoudre les énigmes des productions psychiques ou autres (œuvres d'art) en tant qu'elles sont des compromis. C'est rétablir le contact ».

Sans doute faut-il voir là le seul point où cette supercherie qu'est la communication trouve une spéculation plausible (possible) entre une œuvre et son intelligence.
Voici ce que nous dit Freud : « l'art libère l'artiste de ses fantasmes », la « création artistique « évite la névrose et sert de substitut à une psychanalyse. Cependant, on doit dire que la cure est jouée sans être comprise » (Kofman) ? Le vautour dans les plis de la robe de Sainte Anne...

Ce que nous dit encore Freud, c'est que dire le nom ce n'est pas comprendre l'œuvre ; trouver le nom de l'auteur, son père le créateur, c'est être dans une conception théologique de l'art (l'expert), conception que Freud se propose de démasquer.
De la statue de Moïse dont l'auteur est connu de tous, reste à comprendre pourquoi elle nous émeut, quelles ont été les intentions de l'artiste en la sculptant.
Ces intentions, seule l'œuvre peut nous les dire par l'écriture qui lui est propre, par sa structure formelle, peu importe ce qu'en dirait Michel-Ange. Ses véritables intentions ne sont pas conscientes.
La conception théologique admet un sujet conscient, libre, père de ses œuvres. Freud déconstruit ici la conception métaphysique du sujet. Ce n'est pas lui qui parle, c'est le texte (sans réduire le texte à sa littéralité).
Freud laisse bien évidemment aux connaisseurs d'art la spécificité de l'art, c'est-à-dire les valeurs, formes et techniques dans ce qui fait l'histoire de l'art.

Le texte défile.
À côté, dérouler lentement un paquet, sortir un gros maillet de bois.
Dire « l'art mais... », de Freud, la condition.
Parler de l'Armée, le fond, la forme.

Action : détruire à coups de maillet le poste
Jean Mas se lève, prend un gourdin et massacre son radio-cassette en poussant des cris sauvages. Il récupère la cassette, puis, imperturbable :

Dans ce cheminement, l'enfant ne peut être que sur le chemin de l'artiste.
Lier l'affect à une représentation est en effet propre au développement humain, sans lequel, sans ce lien, l'angoisse prend place. Angoisse, faute de lier un sens à un affect. De lui en donner un ou de le retrouver, c'est la tâche même de la cure analytique.
L'artiste, grand homme et héros substitut et meurtrier du Père, il reconnaît aux artistes la supériorité de pouvoir connaître l'homme en s'épargnant le détour par le travail qu'opère l'homme de science.
Dans cette enfance de l'art, Freud nous dit que l'œuvre d'art est intermédiaire entre le rêve et l'écriture archaïque. Comme le rêve, elle ne parle pas et son but dernier n'est pas la communication. Comme le rêve dont il est ici le paradigme. L'art est régi par des processus doués d'une expressivité propre engendrant un texte spécifique qui n'est pas la traduction d'un texte préalable.

Dans le rêve comme dans l'art, il n'y a qu'un seul texte qui livre son sens dans sa déformation. Le sens vrai, le contenu latent ne se donne que dans le contenu manifeste. Le fond ne se sépare pas de la forme, il n'y a pas de métalangage. Le texte de l'art comme celui du rêve sont davantage dans le sens d'une figuration que d'une représentation référée à une présence et à un ou des signifiés extérieurs (présentation du travail photographique de Bettina Rheims, Série « Animal », Galerie Beaubourg Notre Dame des Fleurs, Vence).

Je propose de considérer l'enfant globalement sur le modèle du figural, c'est-à-dire de l'art.
C'est-à-dire que l'enfant, lui-même art, ne peut pas faire de l'art puisqu'il est lui-même art, non distinct entre forme et fond.
C'est cela le pervers polymorphe !

La représentation, le mode représentatif lui permet de se glisser dans le monde adulte, c'est-à-dire celui d'une bonne mesure, d'une bonne distance. Armer un enfant pour affronter, se couler dans une vie d'adulte, c'est lui donner ce sens-là (rien à voir avec le juste milieu de Confucius).

Voilà la formule de l'enfant à sa naissance : 1 sur infini
infini sur 1, c’est la formule de Dieu : infini sur 1.

C'est Dieu le Divin (le dit vain). Ce n’est pas discutable. C’est la représentation mathématique de Dieu.
L'enfant naît forcément divin, fils de Dieu et de son incarnation d'où (A). Le Messie, fils de Dieu ne pouvait être conçu que par l'Immaculée Conception, la Vierge, le Saint- Esprit, c'est-à-dire, fils de Dieu (facteur de Dieu).
La Théodicée, c'est défendre l'idée de Dieu, c'est-à-dire du Un. Sans l'idée de Dieu, toute pensée serait impossible (le Grand A, le Phallus).
Le zéro vient après mais laissons cela un instant de côté. Nous y reviendrons.
Voyons plutôt vers où notre enfant évolue :
C'est l'inverse de Dieu, c'est la monade, c'est l'Ego dans sa plénitude concrète, le Moi rapporté à une « sphère d'appartenance », à la sphère de ses possessions. Mais moi, monade, je trouve dans la sphère de ce qui m'appartient, la marque de quelque chose qui ne m'appartient pas, qui m'est étranger ; je peux ainsi constituer une nature objective à laquelle appartient l'étranger et moi-même.
Le corps présentifie l'exigence de l'Être, d'être immédiatement présent (lorsque nous n'avons pas cela, je peux dire que nous glissons vers la schizophrénie).
Comme nous le savons, le moi n'est pas maître chez lui.
Laissons cette autre histoire avec le grand Autre et retrouvons le jeu des bonnes distances.
Première mesure non figurée : le pénis, la castration donne la mesure de la bonne distance ; l'avoir - ne pas l'avoir, c'est parée (séparée de lui) que la petite fille porte des bijoux, que la femme voile sa nudité parce que (relève Freud), elle n'a rien à cacher (Freud rappelle que c'est elle qui a inventé le tissage).

La bonne distance en art contemporain nous la trouvons dans ce que nous en disent Sturtevant, Kofman, Catherine Clément, et bien sûr Lacan.
La singularité du modèle engendre la singularité de la réplique pour reprendre Wittgenstein. La contradiction entre les deux est « contradictoire » mais non contraire.
Bonne mesure, bonne distance, il nous faut considérer ici le point de vue (Deleuze).
Le point de vue se substitue au centre défaillant, il est dans chaque domaine de variation puissance d'ordonner les cas, condition de la manifestation du vrai.
Le point de vue est à creuser du côté de Leibniz. Comment vous dire en résumé : d'abord la bonne mesure, ensuite la bonne distance et ensuite si possible du côté de l'adulte, le point de vue.
Tenez, voici ma séquence exorcisme pour que vous puissiez mettre à l’épreuve votre point de vue... Pour réaliser un exorcisme de qualité, en principe, il faut le faire à minuit....

Action : Jean Mas joue la séquence « exorcisme »

Mon œuvre est possédée, je ne la supporte plus. Je suis à ce jour le seul artiste à procéder à des exorcismes d’œuvre d’art, je le signale, ça mérite d’être connu, c’est un nouveau créneau.
La métaphore du jeu de puzzle, Freud la propose à plusieurs reprises, ceci à propos de la reconstitution de l'histoire vécue, perdue. Le délire doit son pouvoir convaincant à l'élément de vérité historique qu'il insère à la place de la réalité rejetée.
Renvoyée de construction en construction, de version en version, d'interprétation en interprétation sans que soit atteint bien sûr un texte originaire inexistant, l'analyse est nécessairement interminable. Ce qui en justifie l'arrêt, c'est la possibilité qu'on a, grâce aux constructions proposées, de pouvoir ajouter les différents fragments les uns aux autres de façon à former un tout signifiant et de combler l'espace.

Freud écrit : « Après beaucoup d'essais, nous savons avec certitude à la fin quelle pièce appartient au trou vide ». Il rajoute que ceci est vraisemblable, que le vraisemblable n'est pas toujours le vrai, que le vrai n'est pas vraisemblable. Nous sommes ici dans le point de vue que j'évoquais précédemment. Les conclusions tirées de l'hypothèse que Moïse était égyptien étaient étayées seulement sur des probabilités psychiques. Aussi, toute interprétation analytique d'une œuvre d'art reste un « roman psychanalytique » voire un délire. Mais cette méthode nous dit Freud vaut mieux par ses qualités de cohérence interne que tout autre, en particulier que celle des esthéticiens...
Le fantasme comme récit après coup permet à l'art de fonctionner comme mémoire spécifique permettant la reconstitution des fantasmes de l'auteur.
Jean Mas cite certains de ses travaux : pétards de merde, bulles, cages à mouches substituts de la mémoire psychique infantile (Mas cite Boltanski).
Supposons que quelqu'un connaisse parfaitement son histoire, l'œuvre d'art n'est ni possible ni nécessaire, les automates ne font pas d'art (car il actualise leur liberté).
L'œuvre d'art, inscription originaire, est toujours déjà un substitut, SUBSTITUT SYMBOLIQUE.
Pour Freud, toute représentation est substitut d'une absence originaire de sens ou est toujours de substitut en substitut sans que soit jamais atteint un signifié originaire, seul fantasmé par le désir.
Dans l'analyse du souvenir d'enfance de Léonard De Vinci, Freud pointe : « le sourire de Mona Lisa (mère) est une invention de l'art. »
L'œuvre porte en elle-même les traces du passé, elles ne sont nulle part ailleurs. L'œuvre ne traduit pas en déformant le souvenir.
L'artiste, par le jeu des processus psychiques inconscients, par le jeu des affects, leur transformation dans la combinatoire des représentations tente de répéter ce que fait l'enfant par ses jeux, avant que la raison et le jugement ne viennent lui imposer des contraintes.
L'art est un substitut du jeu infantile.
Grâce aux jeux de mots, d'esprit ou grâce à l'art, les hommes peuvent récupérer ce qui avait été perdu par le progrès culturel : la bonne humeur, nous dit Freud.
Cette euphorie n'est rien d'autre que l'humeur d'un âge, celle de notre enfance où nous étions incapables d'esprit et n'avions que faire de l'humour pour goûter la joie de vivre.
Comme tout substitut, il répète dans la différence la maîtrise des processus primaires par le système préconscient. C'est par le jeu que l'enfant acquiert la maîtrise du processus primaire. L'artiste, outre cette maîtrise, possède celle de moyens originaux qui lui sont bien sûr propres. Cette non-maîtrise caractérise l'art brut.
Pour Freud comme pour Nietzche, le monde n'est qu'un jeu d'enfants innocents dirigé par le hasard et la nécessité, et le véritable Art est celui où la vie, qui dans son éternel retour, répète dans la différence douleurs et joies, créations et décréations.
Je vous remercie.
videogramme
Jean Mas | photographie de la performance "L'enfant", 1995 | videogramme | © Jean Mas | photographie : © DR
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Jean Mas | photographie de la performance "L'enfant", 1995 | © Jean Mas | photographie : © DR
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Jean Mas | photographie de la performance "L'enfant", 1995 | © Jean Mas | photographie : © DR
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Capture d'écran de la vidéo de la performance
Jean Mas | trace de la performance "L'enfant", 1995 | Capture d'écran de la vidéo de la performance | © Jean Mas | photographie : © DR | courtesy Alain Amiel
Jean Mas | photographie de la performance "L'enfant", 1995 | © Jean Mas | photographie : © DR
Jean Mas | photographie de la performance "L'enfant", 1995 | photographie : © DR | courtesy de l'artiste
Concepteur: 
Jean Mas
Executant: 
Jean Mas
Sources bibliographiques: 
cité in Jean Mas, trente ans de Performas, Alain Amiel, 2008
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